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Faire un tableau, c’est fabriquer
une fiction. Il s’agit de prendre le terme de fiction au sens fort : faire un tableau, n’est pas
raconter une histoire, mais participer à la création d’un monde légiféré par
d’autres lois que celles que nous connaissons : le monde sacré par
opposition au monde profane chez Mircea Eliade. Pour qu’il y ait monde, il faut
qu’il y ait, d’une part, limite externe, c’est-à-dire une délimitation physique
(ou, du moins, évidente, visible) de ce monde (cadre ou bords du tableau)
et, d’autre part, limite interne : structure. La question des rapports
qu’entretiennent réalité et fiction n’étant pas ici notre propos, nous ne nous
intéresserons qu’à la limite interne du tableau.
La célèbre dispute du XIXe siècle
entre partisans du dessin et partisans de la
couleur concerne directement cette question. En effet, il s’agissait de
savoir ce qui constituait l’élément législateur du tableau : la couleur
légiférant la forme ou la forme légiférant la couleur. Il n’est pas question de revenir sur l’issue
de cette dispute, afin de réhabiliter le dessin, ou encore de trouver un autre
élément législateur du tableau. La couleur nous convient. Il s’agit cependant
de savoir comment.
En d’autres termes, comment la couleur légifère ?
Est-il possible d’imaginer un
tableau sans sa couleur ? La couleur est-elle une qualité que je peux
mentalement ôter d’un tableau sans que le tableau perde sa structure ? Au
premier abord cela ne semble pas poser de problèmes. Il est même tout à fait
possible de prendre une photo de tableau, de lui ôter toute sa couleur et de
voir ainsi à quoi ressemblerait le tableau en niveaux de gris. Dans nombres de
concours, on analyse des tableaux reproduits en noir et blanc, pour des raisons
de budget. On peut même aller plus loin, à l’aide de n’importe quel logiciel de
retouche d’images, en changeant l’ensemble des couleurs du tableau. Et le
tableau, bien qu’affecté, ne perd pas pour autant l’ensemble de sa structure.
Mais n’allons pas trop vite : nos retouches n’ont jamais en aucun cas
affecté la couleur du tableau, mais
seulement une qualité de la couleur : sa tonalité.
Dès lors, on ne peut pas
considérer la couleur comme un concept simple au sens où il n’aurait qu’un seul
pli. La couleur est un complexe constitué principalement de deux pôles. Elle
est certes tonalité, comme une note a une certaine hauteur en musique, mais
elle est également matière. Je fais deux monochromes avec exactement les mêmes pigments purs mais pour le premier
j’utiliserai de l’acrylique et pour le deuxième de l’huile ( en imaginant que
dans les deux cas je reproduise exactement les mêmes coups de pinceau) :
les deux tableaux n’auront pas la même couleur, pas la même structure. Une même
note n’est pas la même sur deux instruments, une même couleur n’est pas la même
avec deux médias différents.
Bien qu’en elles-mêmes ces deux
qualités ne structurent pas à proprement parler le tableau, c’est dans leur
entre-deux que va se créer un troisième pôle : l’espace. La tonalité
délimite l’espace horizontal, la matière, l’espace vertical. Prenons quelques
exemples pour être plus clair : 1. espace A-B horizontal, limite externe tonalité
2. espace vertical par matière
En deçà et au delà du tableau
subsiste également une structure interne du tableau, en l’absence du tableau
lui-même.
a. La forme
La forme d’un tableau, c’est son
corps sans vie, sans être pour autant son dessin. Il ne s’agit pas du tableau
mais de son schéma. On peut en faire l’expérience par les reproductions de
tableaux. Faux tableaux, grossiers fantômes de leur analogue vivant, ils
gardent cependant une forme de structure approchante de ceux qu’ils
représentent. La tonalité est morte, mais sert toujours à délimiter l’espace,
non plus par leur tonalité propre mais uniquement par la différence avec la
tonalité voisine. En niveaux de gris, le
tableau conserve son schéma.
b.Le tableau quitté vous
tourmente et vous suit
Au-delà du tableau, dans son
souvenir, reste un autre schéma, non plus structuré grossièrement par la forme,
mais bien par touches de tonalités et présence de matière. Il ne reste souvent
que quelques tonalités, extrêmement fortes, une mélodie. Et sous cette mélodie,
une matière qui donne à ce tableau, pourtant absent, une présence stupéfiante.
C’est dans le souvenir d’un tableau marquant que se niche la structure la plus
frappante, la plus colorée et pourtant la plus vaporeuse de la peinture.
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Secret des banquises. La matin et le soir, le jour et la nuit – lune et
soleil. Les heures et les minutes. Images de l’écart. Horloge nue. Eau perdue des rêves. Que leur mort dure. Gris si gris, clairs si clairs. Le corps avec organes n’y est plus qu’une anatomie encastrée.
La peinture chevauche l’espace de son arc érotique. Mais un obstacle nous le cache : notre penchant immédiat à rapporter l’érotisme aux seuls mouvements représentables et donc aux figures sexuelles. Duchamp l’a bien prouvé avec sa
Mariée et Stello Bonhomme le rappelle : l’art n’appelle que la jouissance du
sens dans sa propre jouissance célibataire et vierge qui advient dans le secret
comme l’amour et le déchiffrement.
Ici la peinture n’est plus un « semblant », il vient à bout du
ressemblant pour faire toucher à d’autres rivages qu’elle-même sécrète. Se dénuder plus profond que les organes vers un autre organisme. Contempler le secret dans l’ouvert.
Où étais-je ? Ou suis-je maintenant ? Comment me suis-je retrouvé dans cette étrange clarté. Stello Bonhomme fait perdre le sens de la convexité du monde où
l’autre en nous étire sa distance. Qui peut venir à nous ? Ni le présent maniaque, ni le présent mélancolique. L’un n’est qu’un horizon de postérité, l’autre d’antériorité. Poids du fond économe du cri dans le vide.
Insistance des œuvres d’un tel peintre : se déposséder. Lâcher les sûretés. Tenir par le fil de lignes à refaire, à reprendre sans cesse par effet de taches et de couleurs moirées. Il faut « écouter » et non entendre la peinture
tendue de la petite voix qui ne sortira jamais. Giclées par bribes. Paroles
détimbrées.
Disposer le crâne comme nature morte. Qu’il perde son osséité, cessant d’avoir
l’impénétrabilité d’un heaume. Rien à protéger.
Au détour du temps la peinture le fait tourner. Que cela soit impossible n’empêche pas. Écouter les couleurs et leur joie qui traversent le silence. Soudain
la peinture sort du mutisme sans passer par l’apaisement du silence car
le mutisme n’est pas le silence. Le silence est sans peur, sans désir,
sans souffrance. Le mutisme est livré à la peur, au désir, à la
souffrance.
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