| | En 2004 paraît L’enfant
bleu du romancier, poète et dramaturge Henry Bauchau. Du propre aveu de
l’écrivain, outre qu’il y revisite son expérience de psychothérapeute dans un
hôpital de jour, il s’agit d’un hommage au couple Jouve. Hommage à Blanche
Reverchon, première psychanalyste de Bauchau dans les années 1947-1950, figure
emblématique de la libération de l’écriture, qui prend, dans ce roman, les
traits du personnage de Véronique, une psychothérapeute (comme dans La déchirure, en 1966, elle prenait les
traits du personnage de l’analyste, encore appelée la Sibylle). Hommage à
Pierre Jean Jouve, mari de Véronique dans la transposition romanesque : l’homme
est musicien, rêve de composer la musique « de toutes les enfances »,
et répond au nom de Vasco, un nom énigmatique dans l’imaginaire bauchalien.
Vasco n’était-il pas déjà dans le roman Antigone,
en 1999, le nom du fidèle compagnon d’Étéocle, à la présence « mystérieuse
et redoutable ». | L’enfant
bleu raconte l’histoire d’Orion, un enfant psychotique qui ne s’exprime que
par le « on » (Orion, anagramme du « roi on ») et que
Véronique va libérer en partie de ses démons par le moyen de l’art. Orion
dessine, sculpte, s’enfonce dans les labyrinthes et les grottes préhistoriques,
et s’il est visité parfois par celui qu’il appelle le « démon de Paris et
banlieue », par les forces irrépressibles de l’inconscient, il possède deux
compagnons imaginaires de l’apaisement : la Vierge de Paris et l’enfant
bleu. La Vierge de Paris – allusion au poème de Jouve où « La Vierge de
Paris » est « Princesse du matin à la nuit désolée » que le
poète implore pour que lui soit rendue « la puissance première / Avant le
corps et l’aube » [Vierge, pp.
601-602] – fait fuir le démon avec « ses trois cents chevaux blancs »,
tandis que l’enfant bleu, son double masculin, avec lequel Orion communique
dans une langue qu’il appelle « le médiouse », est le personnage qui « sait
ce qu’il faut faire » pour ne pas être envahi par les émotions, il est « ce
qui soigne et donne du courage », il donne « la force qu’on n’a
pas ». En conséquence, que ce soit un compagnonnage d’Orion avec la Vierge
de Paris ou avec l’enfant bleu, l’on peut dire, comme dans le poème de Jouve,
que : | [S]on corps et l’autre corps se [tiennent] par une aileEt tout trembl[e] autour d’une aurore de perleDe bouleversante nature.
[Vierge, p. 604] |
Selon Henry Bauchau, on pourrait dire de
l’enfant bleu pour Orion « qu’il a une certaine ressemblance avec la
Petite X (pour Catherine), c’est-à-dire qu’il vient au secours de son esprit »
[Entretien avec l’auteur, 29 octobre 2004]. Et, si l’on se rappelle Vagadu, et plus particulièrement le
chapitre IV et la fin du roman, on peut à l’évidence envisager la Petite X comme
cette force inconnue, ce personnage secret, qui vient au secours de Catherine
martyrisée par le monstre Vagadu. La Petite X vient retrouver Catherine parce
qu’elle sent que celle-ci a besoin d’elle, et Catherine éprouve d’ailleurs à
son contact – elles se tiennent par le bras – une immense douceur dans son cœur.
| Néanmoins, à la toute fin du roman,
lorsqu’elles se retrouvent une dernière fois, quelque chose a changé, Catherine
paraît avoir surmonté ce qui la bouleversait jusque là et l’empêchait de vivre.
La Petite X la rejoint, elle est « franchement apparente, comme une fantaisie à travers quoi l’on aurait pu passer
la main » [Vagadu, p. 811], elle
emprunte étonnamment la voix de Catherine pour exister, il semble qu’elle soit
une des images de Catherine réconciliée avec elle-même. L’italique du mot
« apparente », reprise immédiatement par l’expression oxymorique
« sa réalité devenue “apparente” » [Vagadu, p. 811], signifie la double caractéristique de la jeune
enfant : la Petite X est ce qui surgit et se dérobe à la fois, elle est le
lieu de l’enfance où se dissimulent, souveraines, les forces de l’inconscient.
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Lors de l’épisode frappant où elle prend
toutes les figures de l’échec qu’a connues Catherine, dans une sorte de
remémoration, alors, comme on le dit des secondes qui précèdent la mort, Catherine
Crachat revoie toute sa vie. À ce moment, la Petite X incarne les fautes de
Catherine ou la Faute. Et l’on pourrait écrire avec le Pierre Jean Jouve de En Miroir : « la faute, la
nostalgie d’une innocence » [E. M.,
p. 1074] tant Catherine aime ces apparences anciennes. Car Catherine est sortie
de la souffrance, elle est sortie de la culpabilité, elle est maintenant dans
le « oui » de l’acceptation de sa condition, tout comme Orion à la
fin du roman L’enfant bleu. Ces
nombreuses métamorphoses puis le retour à la figure originelle, à la figure de
la Petite X, signifient la fin de l’initiation mise en scène dans le roman. Il
y a eu mort symbolique et renaissance à soi-même. « Alors la Petite
sourit, et véritablement, s’évanouit. » [Vagadu, p. 814]
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De la même façon, en quelque sorte, chez
Bauchau, Orion a recours à l’enfant bleu, éprouve une véritable intimité avec
lui, mais ce dernier disparaît quand Orion n’en a plus besoin. Pour mettre en
évidence la similitude des démarches de Jouve et de Bauchau, il faut s’en
remettre au poème « L’enfant bleu » de Bauchau en regard du roman L’enfant bleu. Dans le roman, le mystère
de l’enfant bleu fait naître Véronique (également double de l’écrivain) à sa
qualité de poète, et elle écrit de fait un poème intitulé « L’enfant
bleu ». À la fin du long poème, l’enfant bleu, « qui apprenait à vivre
et à jouer », disparaît, « Il n’a pas dit son nom, ni son prénom, il
n’a pas dit au revoir ». Et le poème se clôt sur une supplication :
| Seigneur, s’il faut conclure, si l’on doit vivre encoreFais que l’on soit toujours dans la simplicité,La lumière de l’enfant bleu,Au carrefour d’Angoisse.
[Bauchau, Exercice du matin, p. 44] |
Que ce soit dans le poème ou dans le
roman de Bauchau, il s’agit à chaque fois d’une libération, d’une naissance à
soi-même et d’une entrée dans l’espérance. Dans le même mouvement, ou le même
désir, si l’on se rappelle que Bauchau écrit contre l’accablement et pour
l’espérance, chaque lecteur tient son enfant bleu, tient l’objet de son désir
et de sa métamorphose, tient L’enfant
bleu qui, dès lors que la lecture sera achevée, le découvrira « Natif
/ de [ses] ruines surgissantes » [Bauchau, Heureux les déliants, p. 235].
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L’enfance devient alors, aussi bien chez
Jouve que chez Bauchau, ce que Giorgio Agamben nomme « une expérience que
seul le langage soutient, un experimentum
linguæ au sens strict du terme, où ce qui est éprouvé est la langue
même » [Enfance et histoire, p.
10]. Le roman devient le roman d’une enfance, le lecteur fait toute
l’expérience qui le mène de l’enfance à sa propre transformation, il fait « l’expérience
de son être parlant » [Ibid., p.
18].
| | Sans doute peut-on encore affirmer que la Petite X,
comme la Vierge de Paris, qui est « mémoire » et a partie liée avec
la renaissance du poète, a quelque chose à voir avec la création, comme, chez
Bauchau, le personnage de la petite fille qui tient l’écrivain par la main a
également des liens très forts avec le processus de création. | | Peut-être
la Petite X, la Vierge de Paris ou l’enfant bleu sont-ils ces
forces secrètes de l’âme – de la même façon que « la Musique est une
âme » [E. M., p. 1179] chez
Jouve – qui, comme pour le Baudelaire du poème « Élévation »,
permettent de faire en sorte que les « pensers […] prennent un libre
essor », permettent également de comprendre enfin « Le langage des
fleurs et des choses muettes ». | Le 21 avril 2008 |
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